Louis Doucet (Critique d'art, essayiste et collectionneur), 2018

 

"Sébastien Veniat réalise des dessins au marqueur, à l’encre de Chine, à la bombe aérosol et au graphite sur de grandes feuilles de papier aux bords irréguliers, parfois déchirées. Ils peuvent être indifféremment affichés dans l’espace public, voués aux intempéries et aux détériorations volontaires, ou présentés dans le cadre d’expositions plus conventionnelles. De ce point de vue, sa démarche a une parenté certaine avec celles d’Ernest Pignon-Ernest.

 

Au-delà de ces considérations de présentation, les dessins de Sébastien Veniat racontent des histoires, pas toujours immédiatement décryptables, mais qui, toutes, posent de façon limpide la question de la perméabilité et/ou de l’opacité entre un intérieur et un extérieur. Les portes, les sas et les fenêtres, érigés en parois semi-perméables, y sont omniprésents, de manière directe ou suggérée. De façon significative, ses deux principales séries de travaux ont pour titre De l’autre côté et Frontières. C’est donc ce fragile espace inframince entre dehors et dedans, entre intimité et sociabilité, entre mondes domestique et public qui retient toute son attention. Il en résulte une tension, parfois insoutenable, exacerbée par le seul recours au noir et au blanc et par un style qui se situe, lui aussi, dans une zone intermédiaire, entre dessin académique et street-art.

Sébastien Veniat pose ainsi la question de la liberté individuelle, du choix qui reste ouvert à chacun entre repli individualiste et convivialité et, plus généralement, entre les oppositions dialectiques privé / public, intérieur / extérieur, dedans / dehors, individualité / collectivité, singulier / collectif, proximité / distance, soi / autrui, familier / étranger, caché / dévoilé. Plus précisément, c’est sur la zone de jonction entre ces termes qu’il porte toute son attention… Une façon de nous montrer que la vie n’est pas réductible à de telles confrontations, mais que tout se joue dans un entre-deux, à la frange…"

 


Sébastien Veniat,texte "Mise en circulation" pour le catalogue d'exposition "Bouge pour voir", 2016

Collection Petit Format, Galerie Duchamp : Centre d'art contemporain d'Yvetot, 64 pages, ill. couleur

 

 

L’homme qui marche…

 

Depuis les origines de l’humanité, si l’on en croit certaines hypothèses sans cesse renouvelées par de nouvelles découvertes, l’homme serait nomade. " Un état premier de l’humanité " selon l’ethnologue Pierre Bonte. Le nomadisme dont le suffixe isme nous renvoie systématiquement à une multiplicité de concepts, de courants, de pensées philosophiques, politiques dont les appréciations peuvent converger et/ou diverger. Néanmoins, ce qui ne peut être discuté, c’est l’action de déplacement, de circulation, de mobilité qui régit ce mode de vie, de pensée. Au cours de l’histoire humaine, l’homme n’a cessé de marcher, marcher, marcher et il marche encore…D’ailleurs, n’est-ce pas l’une des premières victoires chez l’homme dès le plus jeune âge, se dresser, se mettre debout et marcher…C’est une quête inlassable de verticalité que de se déplacer et d’en apprécier l’incroyable sensation d’envolée, de liberté individuelle. Les pieds, ces attributs inhérents à la mobilité primaire, et les chaussures comme outils, nourrissent la démarche artistique de Christine Crozat. L’artiste interroge cette dualité, ce double. Fascinée par cette question de gémellité, l’artiste aborde la question de la dualité pieds/chaussures, fondamentale selon elle pour se tenir debout et penser. Pour l’exposition Bouge pour voir, l’artiste expose une série de chaussures présentées par paires ou à l’unité, sur un socle blanc, à seulement quelques centimètres du sol. A l’instar de Nathalie Quintane, auteure de l’ouvrage Chaussure qui, " sous couvert de chaussure, ne parle pas de bateaux, de boudin, de darwinisme, ou de nos amours enfantines. Chaussure parle vraiment de chaussure [1]". Christine Crozat présente Sculptures, une série de chaussures sculptées, moulées, façonnées, accumulées, fonctionnelles ou non, vides ou pleines, minimalistes ou complexes. Alignées, les chaussures de Christine Crozat, de factures plurielles, utilitaires ou non, nous invitent au voyage, nous plongent dans un espace temps et géographique indéfinissable mais bien réel dans lequel règnent poésie, fantaisie,  minimalisme, fragilité et douceur. Les formes, les couleurs, les matières, les dimensions, les états, l’opacité, la transparence, la matité ou encore la brillance, la sensation de présence et d’absence ; chaque chaussure jouit de sa propre existence, de sa propre histoire qu’il nous est offert d’interpréter. Parmi ces paires jumelles, des orphelines, deux précisément, séparées de leur moitié, de leur double. Le sentiment de double et par conséquent d’unicité puisque inhérent à la conception de dualité est omniprésent dans le travail de Christine Crozat. Solitaire/collective, muette/bruyante, déambulatoire/dirigée, hasardeuse/programmée, lente/active, proximité/distance, la marche associe simultanément action et pensée. L’une ne pouvant se distinguer de l’autre. " La promenade engage avec elle quelque chose de l’esprit » selon le philosophe allemand Karl Gottlob Schelle. Les avancées techniques et technologiques nous permettent depuis plus de deux siècles de nous déplacer plus ou moins aisément d’un point A vers un point B, de dépasser les limites imposées par le corps, de transcender notre condition humaine en somme.  Entre 1993 et 2000, Christine Crozat observe les paysages qu’elle traverse, qu’elle dépasse en train à grande vitesse. Le mouvement entrainé par le déplacement du train influe sur la perception, le souvenir de ces paysages mouvants, effleurés, fragmentés qui nourrissent les dessins et photographies de l’artiste. Catie de Balmann interroge également la notion de mouvement avec son œuvre itinérante, collective, participative et éphémère Chez Moi ou Mille et Une Nuits. Une vidéo réalisée par l’artiste narre la performance. Des dizaines de voilages, aux couleurs acidulées, flottent devant les fenêtres des appartements de la Tour Ile-de-France, dans le quartier Rétimare à Yvetot (Normandie). Au gré du vent, de son mouvement, les voilages prennent vie, ils s’entrecroisent, ils s’entrelacent, convergent et divergent. Masse harmonieuse mouvante, organique et tentaculaire, les voilages s’extirpent de leur cadre architectural, ils s’en libèrent. L’artiste joue volontairement sur deux concepts qui s’opposent. D’une part, le nomadisme de l’œuvre qui voyage, de ville en ville, sans cesse reproduit à l’identique. D’autre part, le sédentarisme du bâtiment et de ces habitants qui l’occupent.

 

Carnets de voyage

 

L’homme marche, l’homme se déplace. De l’errance forcée à l’expédition volontaire, il part à la rencontre de l’autre, du lointain, de l’inconnu. Il voyage, il explore. Avec une véritable fascination pour l’ailleurs, le voyage est centrale dans l’histoire humaine et la rencontre, préméditée comme fortuite, son moteur. Celle qui s’opère entre deux ou plusieurs altérités, deux ou plusieurs personnes, un motif du déplacement et sa finalité. La fin importe au moins autant que l’acte qui l’a mené jusqu’à elle, la réalisation.  La rencontre est un moyen d’achever l’œuvre sans pour autant diminuer l’importance du voyage parcouru au préalable. Pour Farida le Suavé, le voyage en tant que tel occupe une place prééminente dans son travail. L’action de voyager, de se déplacer, les notions de traversée, d’expédition, d’exploration, d’itinérance, de cheminement, de distance nourrissent sa réflexion et sa production. Au delà  d’une reproduction purement formelle, l’artiste tente de restituer l’émotion, le souvenir d’expériences vécues ou à vivre sous formes de mappemondes, de flèches directives très présentes dans ses dessins quasi automatiques ou encore d’un semi globe en céramique marbrée intitulé The world is not perfect. Avec l’œuvre Ladivine[i], représentation d’une barque en céramique patinée, précaire et fragile, en équilibre sur deux morceaux d’éponges et immobilisée par une sculpture sphérique en terre cuite dont les cavités et reliefs semblent la cartographier ; l’artiste questionne et explore des problématiques connexes à l’immigration telles que l’héritage, l’identité, le déracinement, le rapport entre le soi et l’autrui. Au croisement entre la rencontre de l’autre ou au contraire la déréliction, Farida le Suavé a elle-même questionné ces rapports en quittant l’hexagone pour s’installer aux Etats-Unis plusieurs années. Durant cet exil volontaire vers ce lointain si proche, l’artiste a produit plusieurs œuvres qui renvoient à une dimension archétypale de la société américaine. C’est notamment le cas de la sculpture Poney Tail qui a été réalisée suite à un voyage au Texas. L’œuvre est composée d’un buste/selle de cheval en céramique, d’une queue réalisée à partir de véritables cheveux reposant sur un coussin argenté, d’un chapeau de cowboy dont la haute calotte introduite dans le buste/selle ne laisse apparaitre que les larges bords du couvre chef. Afin de faciliter la visibilité de l’ensemble ainsi que sa lecture, la sculpture est présentée sur un tréteau en bois clair. Au-delà d’une représentation purement formelle, l’artiste joue sur les codes et les références, historiques comme actuels, du grand ouest américain et notamment du Lone Star Flag avec la figure emblématique du cowboy, celle du cheval ou encore du rodéo. L’artiste n’occulte pas non plus la référence à la culture du tatouage, omniprésente aux Etats-Unis avec ce motif organique, végétal et animalier dessiné à la mine de plomb sur le buste/selle. Selon une étude réalisée en 2006 par l’institut de sondages et de recherche Pew Research Center, 40 % des américains âgés de 26 à 40 ans en porteraient un. Au-delà du voyage en lui-même, Farida le Suavé collecte, récolte, accumule des objets comme vestiges de ses voyages qui participent à la construction de ses souvenirs, de son parcours. La collecte, l’accumulation est également au cœur de la démarche de Catie de Balmann. Les pièces uniques Boule de chewing-gum et Boule de tickets de caisse, disposées à proximité l’une de l’autre, au sol le long du mur, en sont des exemples probants. Ces matériaux (chewing gum et tickets de caisse) destinés à la destruction sont récupérés et réutilisés par l’artiste. En référence à l’histoire de l’art, ce n’est pas sans rappeler les Magnetic shoes (1994) de l’artiste belge Francis Alÿs qui lui permettaient de récolter sur son passage, au gré de son chemin, les débris les plus insignifiants de l’environnement urbain de La Havane (Cuba).  Pour sa série Robes de voyages, voyages de robes (1998-2007), Catie de Balmann a collecté, enlevé, épinglé, cousu, assemblé,…plusieurs centaines d’étiquettes de vêtements. La genèse du projet remonte à 1998 ; année durant laquelle l’artiste débute le paysage Couverture, avec l’action Dégriffage public, qui consiste à mettre bout à bout l’envers des étiquettes récoltées afin de former une " mappemonde du textile ". En 2005, Catie de Balmann s’envole pour Madagascar avec sa " récolte " qu’elle complète avec la collecte d’autres étiquettes issues de surplus d’usines délocalisées ou encore de fripes importées des pays d’Europe. Jusqu’en 2007, vingt quatre " mises en robe " de ces mappemondes textiles, portées par des femmes du monde entier, ont été conçues par l’artiste avec le concours, pour chacune d’entre elles, d’un créateur de mode malgache. Hagamainty a conçu la première de ces mappesmondes intitulée "l'épluchure d'une orange en un seul tenant" exposée à la galerie Duchamp. D’autres stylistes malgaches tels que Loa Andriasomanana, Angela Rajaonarivo, Juliana Anjavola, Evelyne Fock, Mamy Rajoelisolo, Nasreen Toorawa) ou encore l’artiste plasticien Renaud Buénerd ont activement contribué à la réalisation de l’œuvre. Avec la série Robes de voyages, voyages de robes, l’artiste nous invite à une pratique réflexive autour de notions multiples tels que le déplacement, le sédentarisme/nomadisme, le processus participatif, le retournement, le détournement, l’envers, la transition privée-public, le double, la quantification ou encore l’accumulation. Catie de Balmann retourne volontairement chaque étiquette afin de déposséder celles-ci de leur marque, de leur fonction première au profit de leur valeur graphique et picturale. Une seconde vie leur est donnée, une seconde identité, fruit de mé[tissage]s et d’échanges culturels. En résonance au commerce mondialisé, à la culture de la consommation libérale, à une marchandisation globalisante, l’artiste n’hésite pas à créer sa propre production issue de la récupération, du recyclage et porteuse d’un regard critique. Catie de Balmann recycle la matière et ouvre une voie nouvelle sur le champ des possibles dont l’échange, le collaboratif et le participatif. Un processus de la durée est enclenché. Pour Marta Pol I Rigau, " Catie de Balmann a besoin de s'ouvrir vers l'extérieur avec une proposition de travail participative qui lui permet d'entrer en contact avec quelque chose d'étranger à elle et d'établir de nouvelles relations entre l'individu / l'artiste et son milieu / la société. ". Le voyage, la rencontre avec les autres, le lien social, sont au cœur de sa démarche artistique. Pour Yvette Le Gall et Nathalie Travers, " l’atelier de l’artiste, c’est le monde ". A l’instar des étiquettes pour ses Robes de voyages, voyages de robes, Catie de Balmann a collecté des bouchons de liège recyclés issus de sept pays producteurs (Algérie, Espagne, France, Italie, Maroc, Tunisie) pour réaliser une gigantesque plateforme protéiforme, un dancing floor de 20m2 dont un élément est présenté dans l’exposition Bouge pour voir. 60 000 bouchons de liège ont été collectés par l’artiste pour la réalisation de ce projet. Selon Fabienne Bideaud " la collecte est un des modes opératoires " chez Catie de Balmann. Au-delà de la forme, l’artiste s’intéresse au processus de production du liège et à son circuit, de l’artisanat à l’industrialisation. Farida le Suavé porte également un regard sur le savoir-faire, sur le fait main. L’artiste a collecté 100 savons artisanaux d’Alep (Syrie) pour le bas-relief Alep qui se présente sous la forme d’un carré dont la surface est irrégulière et dont les motifs incisés dans la matière tendent à s’estomper, voire disparaitre ; témoins du temps qui passe. Marqués par le temps, les voyages, les manipulations, les savons présentés gardent les traces de leur histoire. Loin de l’usinage industriel et de sa mécanique de précision, la primauté d’un artisanat ancestral domine malgré sa disparition potentielle en raison du tragique contexte géopolitique actuel. Pour Marie-Noelle Deverre, ce sont les emballages alimentaires et de soins corporels que l’artiste récupère, collecte et transforme dans sa série Icones ordinaires. C’est en 2006 lors d’une résidence à la Fabrique des Arts (Denain) que l’artiste commence à travailler sur cette série en suivant le processus de la gravure traditionnelle. L’artiste cherche à redonner de la substance à des objets désormais dépourvus de contenu et donc de sens. Marie-Noelle Deverre interroge la forme même de ces emballages une fois mises à plat. L’artiste les observent et s’en inspire afin d’y " glisser de l’ordinaire à l’intra-ordinaire " selon ses mots. Avec l’apport de dessins anatomiques, végétalisants ou encore animaliers, extraits du carton d’origine, gravés à la pointe sèche à la surface du packaging, ces rebus du quotidien deviennent des matrices fragiles et éphémères que l’artiste ressuscite pour leur donner un second souffle, une nouvelle vie. La dimension du sacré dialogue avec celle de l’ordinaire.  La collecte, l’accumulation permet de conserver des traces du déplacement, de raconter l’histoire du voyage. C’est aussi le cas d’Hubert Michel avec son installation sonore octophonique Transition. En effet, l’artiste retransmet un environnement sonore composé à partir de prises de sons enregistrées en Corrèze dans le cadre de ses vacances. Une empreinte pérenne à partir de traces furtives et éphémères. En janvier 2016, à Bruxelles (Belgique), Hubert Michel a réalisé une série d’entretiens, six précisément, d’individus anonymes. A cœur ouvert, chacun dévoile sa conception du voyage, qu’il soit physiologique ou psychique. Les histoires personnelles, familiales dont migratoires pour cinq d’entre eux, les souvenirs, les envies, les motivations, le rapport à soi et aux autres, rythment le contenu de ces entretiens. Dans un espace chaleureux aux tonalités chaudes et à la lumière tamisée, composé de planches de palettes aux murs pour le traitement acoustique, d’un tapis rouge au sol, de lampes de chevet, de fauteuils et de coussins pour l’assise, les voix enregistrées ainsi prélevées sont diffusées dans des casques posés sur des socles en bois clair. Hors de leur contexte originel de captation,  les entretiens ainsi diffusés deviennent les supports d’une mémoire ambulante et vagabonde. Leur contenu révèle une relation paradoxale d’altérité entre le Moi et l’Autre, le familier et l’étranger, l’intime et le public. Ils inscrivent le temps de l’itinérance dans une autre durée, celle de l’archive, de la collecte, du document. Hubert Michel, en artiste-voyageur, artiste-collectionneur, archive les témoins de l’expérience sensible du voyage.

 

Métamorphoses

 

L’action de voyager, de se déplacer, de se mouvoir nous renvoie systématiquement à la notion de présence, d’absence, d’apparition et de disparition. Le corps et sa corporalité (visibilité, matière, substance, forme) sont au cœur de ce processus qui en matérialise l’action. Individuel ou collectif, le corps-motif, le corps-sujet consolide la perception d’une présence physique ou au contraire de son absence. Transition d’Hubert Michel nourrit cette sensation d’absence/présence ou encore l’impression d’une présence de l’absence. La figure de l’absence se matérialise par la présence de l’enregistrement sonore. Une distance, une zone intermédiaire, une réalité intangible et immuable se fige dans un entre-deux, dans l’archéologie d’une réalité virtuelle dont le couple présence-absence ne peut être dissocié. Hommage à ceux qui ont perdu leurs jambes, série de dessins de Christine Crozat nous plonge également dans cette ambigüité dont le motif-sujet est suggéré par une forme simple et linéaire. Entre jeu de matières et de transparence, d’opacité et de lumière, la représentation de la jambe ne semble être que l’ombre d’elle-même, le souvenir d’une existence passée ou au contraire la naissance d’un membre en devenir. L’absence du corps ou d’une partie de ce même corps nous renvoie à l’éphémère, à la fragilité, à la mémoire, aux vanités humaines. Parallèlement, l’artiste interroge la réparation, la reconstruction de ses membres absents par la réadaptation et la rééducation orthopédique. Substitut d’un membre, le matériel technologique montre le corps autrement dont les mouvements et les gestes transformés amènent à d’autres perceptions notamment celle de l’espace dont l’appréhension et l’appréciation diffèrent. A l’instar des métamorphoses d’Ovide et de la transformation de ses dieux et héros, les fonds composés de motifs végétaux dans la série Dérive d’une jambe dans un paysage ou encore Dérive de deux bottes dans un paysage  semblent se ramifier, se bouturer, se reconsolider, se reconstruire. Christine Crozat interroge dans son travail les notions de disparition, de transformation, de réparation en l’occurrence des pieds et des jambes. Grâce aux avancées technologiques, des pieds et des jambes absents, immobiles, déformés peuvent être remplacés, réparés. Une notion de mue s’opère, se met en place avec la possibilité d’un renouvellement partiel du corps, de ses membres qui changent, se transforment. Les sculptures portables Boia aux textures lisses, satinées et colorées de Marie-Noëlle Deverre, posées à même le sol, dont les formes très organiques ne sont pas sans rappeler les chrysalides chez les insectes holométaboles dont la mue, la métamorphose est totale. Selon Samantha Denam, Marie-Noëlle Deverre " élabore des passerelles qui relient son imaginaire imprégné de rêve à la réalité incarnée du corps, cette enveloppe fragile et malléable, vouée à une perpétuelle métamorphose ". La métamorphose des sculptures Boia opère lorsque celles-ci accueillent, épousent le corps humain, celui des danseurs/performeurs ou des spectateurs qui les manipulent, les animent afin d’ouvrir un dialogue non verbal, de rentrer en résonance, de prendre contact. Selon l’artiste, c’est ce contact physique entre le corps et la matière qui permet d’achever l’œuvre. Sans lui, l’œuvre demeurerait à l’état embryonnaire, inachevé. Comme des traits d’union, les sculptures Boia ouvrent le dialogue, provoquent la rencontre entre le corps et la matière, entre l’animé et l’inanimé. Dans le travail de Marie-Noëlle Deverre, le corps est questionné, qu’il soit en chair ou imaginé selon Caroline Boudehen. Issus du hasard et/ou du quotidien, l’artiste choisit des matériaux qui se rapprochent de près ou de loin aux mues. L’artiste explore les relations sensibles entre matières et corps comme en l’occurrence les draps et housses de matelas d’hôpital qu’elle a récupéré au CHU d’Angers dans le cadre d’une résidence.

 

Véritables lieux de naissance, de vie, de reconstruction, de survie mais aussi de mort, la référence à l’hôpital apparait telle une allégorie des mutations de notre monde, de notre société et des limites de la condition humaine.  Pour René Guyaumarch, " les travaux de Marie-Noëlle Deverre sont toujours des univers en transformation, des rêves remodelables à l’infini ". Avec un recours à l’inconscient, au rêve, au processus de libre association de réalités alternées, l’artiste joue sur la représentation de corps hybrides, oscillant entre l’animal et le végétal, le réel et l’irréel.

 

 

La déambulation dans l’espace d’exposition nous amène à tisser des liens entre les œuvres présentées qui dialoguent entre elles. Le titre " Mise en circulation ", fait à la fois faire référence au monde qui entoure ces œuvres et les induit, aux circuits liés à la fabrication, l'artisanat, l'industrialisation, la production, le commerce,..., et aux évocations qu’elles suscitent sur les notions de mouvement et de déplacement. Enfin, si ce titre file aussi la métaphore biologique de " la circulation " pour parler de métamorphose, peut-être est-ce parce que devenir autre chose est alors l’état ultime du mouvement voire sa raison d’être.

 



[1] Extrait du résumé de l’ouvrage Chaussure de Nathalie Quintane, éditions P.O.L


[i]  D’après l’ouvrage Ladivine, Marie Ndiaye, Gallimard