QUAND LES PORTES NE PARLENT PLUS

Selon le philosophe et sociologue Georg Simmel, un mur est "muet" tandis qu'une porte "parle" car elle s'ouvre et se ferme. Elle dialogue avec les espaces. Dans le même esprit, cinquante ans après, l'anthropologue américain Edward T. Hall distingue deux catégories : les "espaces fixes" et les "espaces semi-fixes". Les premiers ne sont pas modifiables par l'être humain (ex: les murs) alors que les seconds le sont (ex: les portes). Edward T. Hall parle alors d'un "langage silencieux" entre ces deux espaces.

 

Une fois murée, la porte ne dépend plus de l'espace "semi-fixe" mais "fixe" et "muet". La porte est réduite au silence et demeure résolument fermée telle "les lèvres d'une bouche hostile à tout dialogue" selon les mots de Thierry Paquot.

 

Avec la série Quand les portes ne parlent plus, je m'intéresse à la relation qu'entretiennent les hommes avec leurs espaces sociaux urbains et plus précisément à la dualité dialogue / silence que la porte d'une habitation une fois condamnée peut engendrer. Par ailleurs, j'oriente également mon propos sur la dimension mémorielle individuelle et/ou collective de ces lieux désormais inhabités, abandonnés et voués à demeurer en l'état ou bien à la destruction.


PÉRIMÈTRE FANTÔME


CAPTURE

Je sélectionne des scènes de films de fiction dans lesquelles la porte et son seuil interviennent comme éléments narratifs, subjectifs et psychologiques prédominants. A partir de captures d'écran, j'exploite la dimension physique et symbolique que la porte et son seuil induisent dans chaque scène en les interprétant graphiquement. Par ailleurs, j'explore également le sentiment d'inquiétante étrangeté naissant entre les protagonistes; visibles ou non.


COEXISTENCE DES CONTRAIRES

Encre de Chine, lavis, peinture aérosol, acrylique, papier, bois, dispositif sonore

1000 x 200 cm
2018

Fruit d'une déambulation pédestre et urbaine sur le territoire francilien, ce dispositif sonore est une expérience d'imprégnation sensible. Partant d'un point A (Aubervilliers en Seine-Saint-Denis) vers un point B (Paris) et sans discontinuité, j'ai intégralement enregistré ma déambulation entre ces deux villes dont la "Porte" de la Villette érige une frontière symbolique, sociale entre ces deux territoires. Elle distingue géographiquement et psychologiquement ces deux espaces urbains limitrophes et en affirme ainsi le point de rupture liminaire. Ce dispositif sonore matérialise des atmosphères et des sonorités urbaines dont les identités timbales ou rythmiques se définissent et se différencient au gré de la déambulation et de ses multiples générateurs (conversations, bruits de la circulation, bruits d'animaux, sonorités atmosphériques).


L'INCERTITUDE D'UN ENTRE-DEUX

Bois, Encre de Chine, toile translucide plastifiée

100 x 210 cm
2018


SEUIL


THESAURI

Vingt notices d'inventaire reliées (photographie, texte, dispositif sonore via QR code)
21 x 29,7 cm
2017

Anodins pour certains, précieux pour d'autres, nous entretenons des relations parfois complexes avec certains objets. Hérités, (r)achetés, donnés, trouvés, récupérés, recyclés,...Nous tissons avec les objets des liens affectifs souvent très forts. Ils participent à la construction intime et sociale de l’individu.

 

Alors que l’internet des Objets s’introduit progressivement dans l’espace public comme dans l’espace privé et s’invite dans notre quotidien ; Quel est le devenir des objets tangibles considérés désormais comme désuets, ces anciens compagnons de vie dont nous nous débarrassons ? Doivent-ils rejoindre les collections d’une archéologie du présent ?

 

A l’instar de la base Palissy dont l’objectif est de recenser le patrimoine mobilier français, 20 objets déposés dans la boite aux dons du Kiosque Citoyen Paris 12 ont été recensés et inventoriés sous la forme de notices d'inventaire. Passant de la sphère privée à la sphère publique, les 20 objets inventoriés dialoguent et mettent en scène un jeu de contrastes transitoires.

 

A l’image d’un cabinet de curiosités, l’hétérogénéité des objets présentés invite au dialogue, à la découverte, au voyage, à la curiosité, à l’incongrue, au bizarre, à l’esthétique, à l’insolite,… ; à un "résumé du monde" en somme selon les mots de l’historien Gilles Thibault.


FRONTIÈRE

"Le fini dans lequel nous nous sommes installés est en quelque endroit toujours attenant à l'infini de l'être physique et métaphysique. La porte devient alors l'image du projet-frontière où l'homme, en permanence, se tient ou peut se tenir. L'unité finie, par laquelle nous avons relié à soi un morceau désigné pour nous de l'espace infini, nous relie à son tour à ce dernier : en elle, la limite jouxte l'illimité, non à travers la géométrie morte d'une cloison strictement isolante, mais à travers la possibilité offerte d'un échange durable."

 

Georg Simmel, Pont et porte, 1909


DE L'AUTRE CÔTÉ

Selon l'écrivain et psychanalyste Gérard Wajcman, "l'essence de la porte c'est le seuil, pour ce qui est de la fenêtre, c'est le cadre". A la lecture de son ouvrage intitulé "Fenêtre", l'auteur souligne que la fenêtre s'ouvre et se ferme sur le dedans comme sur le dehors. Plus précisément, que la fenêtre ouvre sur le dehors et ferme le dedans, ouvre sur le monde et enferme l'intimité. Selon lui, "l'intime se coud étroitement au dehors. La couture c'est la fenêtre." Dans le même esprit, Thierry Paquot indique dans son essai Un philosophe en ville que la fenêtre "donne à voir l'en-dehors en dissimulant le dedans".

 

 

 

La dimension architecturale et urbanistique de la fenêtre permet au dedans d'isoler le dehors et réciproquement de (re)nouer avec celui-ci. Avec la série "De l'autre côté", je m'intéresse à la dualité ouverture/fermeture de la fenêtre sur le dedans comme sur le dehors. Matisse définissait la fenêtre comme un "passage entre l'extérieur et l'intérieur". J'aime aussi l'idée que ce dialogue entre le dedans et le dehors puisse aussi être (inter)rompu. J'exploite donc la dimension perméable de la fenêtre qui offre ou non la possibilité de voir comme d'être vu. Le cadre de la fenêtre définit les limites du regard, celles imposées au regardeur comme au regardé, de l'intérieur vers l'extérieur ou inversement. Comme le souligne Gérard Wajcman, "L'homme peut potentiellement tout voir, sauf le caché. Le caché, ce n'est jamais que du visible potentiel." A ce propos, dans les Petits Poèmes en prose XXXV, Baudelaire indique que "celui qui regarde du dehors à travers une fenêtre ouverte, ne voit jamais autant de chose que celui qui regarde une fenêtre fermée". Au travers de la fenêtre se dessine le visible et se dissimule l'invisible.

 


BORNE

Espaces temporairement privatifs implantés au cœur d'espaces publics ouverts (gares, stations de métro, magasins, centres commerciaux,…), je m'intéresse à ces non lieux désincarnés dont le franchissement du seuil délimite une parenthèse symbolique entre l'intime et le public. Néanmoins, le rideau une fois tiré n'est que partiellement occultant. Il annihile ainsi la nette séparation entre le privé et le public, entre le visible et le caché. Se cristallise alors une rupture dans l'approche interprétative. Ni dedans, ni dehors, mais dans un entre-deux.